Zombie, le mort qui marche (partie 2)

Au-delà de son apparence repoussante, le zombie va devenir le porteur de différents discours dans une société en pleine évolution. Dans le film La Nuit des Mort-Vivants (Night of the Living Dead, 1968), premier film de George Romero, des zombies traquent un frère et sa sœur, qui seront épaulés dans le combat par l’arrivée de Ben, un routier afro-américain. Ils se réfugient avec d’autres habitants du quartier dans une maison de campagne pour un combat des plus violents, qui n’est pourtant qu’un avant-goût des prochaines invasions. A sa sortie, La Nuit des Mort-Vivants marquera les esprits à sa sortie par le réalisme de ses images, réalisé de façon quasi-documentaire, et par les effets spéciaux gores qui feront école pour les prochains films d’horreur. C’est la première fois que l’on voit à l’écran des « humains » s’entretuaient de façon aussi crue et sauvage.

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Un autre point notable pour l’époque est la présence d’un acteur afro-américain dans le rôle principal. Un choix politique, en pleine ségrégation raciale aux États-Unis, dont le réalisateur se défendra affirmant avoir engagé Duane Jones non pour sa couleur de peau mais pour ses talents face à la caméra. Seul survivant face à la horde de zombie, le héros sera pourtant abattu par les policiers à la fin du film, ces derniers l’ayant pris pour un mort-vivant. On voit à travers ce film la dureté de la réalité et du combat alors que les États-Unis sont empêtrés dans la guerre du Viet Nam dont il ne voit plus la fin. C’est aussi un regard du moment sur le traitement spécifique des afro-américains : les héros de couleur ne sont pas tolérés par la société étatsunienne. Martin Luther King sera assassiné la même année alors que Malcolm X disparaissait 3 plus tôt.

Dix ans plus tard, George Romero remet les couverts et sort Zombie (Dawn of the Dead, 1978) dans lequel l’invasion zombie s’est généralisée. L’humanité « vivante » connaît ses derniers instants et se bat désespérément face à une armée qui semble invincible. Après de multiples péripéties, un groupe de quatre survivants parviennent à se réfugier dans un centre commercial, dans lequel se passe une majeure partie du film. Deux d’entre eux périront et les deux restant quitteront le bâtiment en hélicoptère, les zombies ayant réussi à investir le bâtiment. Si le film précédent avait pour thème la question de la différence, c’est ici la société de consommation qui est attaquée. A leur arrivée dans le centre commercial, les héros éliminent les zombies errants dans les rayons du supermarché, attachés à leurs anciennes habitudes de clients et ne pouvant s’en défaire même dans la mort ! De même la scène où les morts-vivants se rassemblent devant l’entrée du bâtiment, excités à la vue des vivants (et donc d’un bon repas en perspective), rappellent la folie des clients piaffant d’impatience le jour du lancement des soldes (une vision apocalyptique bien réelle). Les survivants échoueront de par leur passivité : au lieu de chercher des solutions concrètes à leur problème, ils préféreront profiter de toutes les attractions potentielles offertes par le centre commercial, compensant ainsi les frustrations matérielles connues au préalable. Ce qui nous ramène d’une certaine façon aux problèmes écologiques actuels : on préfère maintenir le rythme de production sans le remettre en cause puisque nous ne verrons qu’une partie des conséquences.

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La question se pose alors : qui sont les zombies ? Les comportements entre vivants et mort-vivants finissent par se ressembler aussi bien dans la répétition des actions et mouvements que dans la sauvagerie des combats. En effet les « héros » de Zombie lutteront avec la même intensité contre une bande de motards venus empiéter sur leur territoire que contre les morts-vivants. Enfermés dans leur système, ils ne pensent qu’à la conservation et la pérennisation de celui-ci. On ne peut s’empêcher de faire un parallèle avec le film Invasion Los Angeles (They Live, 1989) de John Carpenter. Dans ce long métrage le personnage principal se bat contre une société dominée par une espèce d’extraterrestre dont le discours d’asservissement est diffusé à travers des messages subliminaux par l’intermédiaire des différents médias (panneaux publicitaires, émissions télévisées, etc). A l’aide d’une paire de lunettes spéciales, John Nada peut voir la vraie nature de cette propagande et s’engage jusqu’à la mort dans la lutte contre les envahisseurs. La société de consommation est clairement pointée du doigt et ces extraterrestres sont assimilés aux élites commerciales et administratives qui n’ont pour but que le pouvoir et l’argent. Ceci au détriment de la « masse » qui est au final réduit à un esclavage de consommation et de dépendance. Si le héros d’Invasion Los Angeles a besoin de lunettes pour voir les message du type « Obéis », « Consomme » etc. est-il vraiment nécessaire d’user d’un filtre pour s’apercevoir que la communication à outrance a fait plus qu’investir notre quotidien ? Impossible de passer dans une rue sans être pris d’assaut par la publicité de telle ou telle produit. La prolifération des émissions, des magazines, la mise en avant d’un modèle spécifique de réussite sociale et de « canon de beautés » tendent à faire ressortir un modèle idéal que le consommateur (c’est à dire nous) doit s’approprier ou du moins s’y essayer, sous peine d’être marginalisé.

La standardisation d’un modèle social et culturel unique nous rapproche petit à petit du zombi originel, machine humaine semi-consciente aux ordres du bokor/économie. L’attaque d’un cannibale en Floride aura plus d’impact en terme d’image que les véritables monstres tels que Monsanto ou Academi (ex-Blackwater) qui assassinent à leur façon chaque jour pour leurs propres intérêts. Autrement dit le conditionnement pratiqué par les médias et les moyens de communication nous rendent dépendants et soumis à ce que l’on nous propose. Si possible du spectaculaire et sensationnel pour empêcher l’animal audio-visuel qu’est l’homme d’avoir un minimum de sens critique.

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Le zombie sert également de défouloir à nos pulsions, car qui l’Homme peut-il détester autant que lui-même ? Et l’attaque de mort-vivant est un bon prétexte pour passer à la tondeuse toutes les couches de la société. Le zombie est en soi un objet, un corps cathartique ou comment se satisfaire de la mort d’un « humain » sans aucun scrupule ni remords. Une sorte de punching-ball de chair et de sang, qu’on peut tabasser en continu, et s’il devient trop usé, on peut compter sur le reste de l’équipe. Ce processus de déshumanisation permet de dépasser toutes les limites de la violence et du sadisme sans pour autant se salir les mains ni éprouver de compassion : ils sont déjà morts et n’ont plus de conscience ni de sentiment quelconque. C’est par un processus similaire que des génocides ont pu être pratiqués sans que les bourreaux n’aient de crise de conscience. En retirant toute humanité aux Juifs, Tziganes, et autres ennemis du « parti », les Nazis ont perpétré les pires horreurs jusqu’à leur chute, sans l’once d’un remords. Au Rwanda, les Hutus massacrèrent les Tutsis avec une propagande dont Radio Télévision Libre des Milles Collines était le fer de lance, diffusant des messages déshumanisant cette population. Deux exemples extrêmes mais symboliques du mouvement de foule, qui fait qu’une conscience collective peut dépasser les individualités et la rationalité pour un objectif ou une idéologie spécifique.

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« L’impossibilité de penser l’Autre en tant qu’Autre rend compte du phénomène d’appropriation du méconnu – il ne peut être pensé comme tel. Mais l’appropriation elle-même est problématique. D’un côté l’Autre ne peut être saisi que selon notre cadre de pensée, notre approche habituelle du monde. La représentation de l’Autre à partir de nos schèmes résout le problème du méconnaissable. Mais dans le mouvement même où l’Autre est construit à partir d’une certaine vision du monde, une nouvelle question surgit : si le radicalement différent est placé dans nos schèmes familiers, il perd sa différence radicale et, d’une certaine manière, il devient comparable. Comment alors se situer, savoir qu’il on est dans les limites du Nous ? Pas plus qu’il n’est aisé de côtoyer l’inconnu, il n’est pas facile de vivre dans une réalité humaine aux contours flous, modifiable au gré des rencontres et sans cesse sujette à redéfinition. On se trouve bien devant le paradoxe de l’altérité : l’Autre doit être à la fois rendu familier et incomparable. Il ne peut ni être vu comme tel, ni être vu comme nous ! C’est pourquoi l’appropriation de l’Autre ne s’accompagne pas de son assimilation, mais bien au contraire de sa mise à distance. »

Margarita SANCHEZ-MAZAS, Racisme et xénophobie, Paris, Presse Universitaire de France, 2004, p.19

Au delà d’une altérité aussi fascinante que répulsive, le zombie nous interroge dans notre rapport à la mort, non seulement en tant que question métaphysique, mais également en terme corporelle, c’est à dire notre vision et appréhension du cadavre. Aussi, dans le prochain article, nous irons faire un tour dans les cimetières où nous verrons que certains corps résistent à la décomposition et que les morts se réveillent parfois dans leur tombe.

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