Zombie, le mort qui marche (partie 1)

Les zombies, le plus souvent représentés sous la forme de mort-vivants anthropophages, se sont ancrés définitivement dans notre culture populaire au cours des dernières décennies. On le retrouve partout : films, jeux vidéos, séries, video clip, livres, bandes dessinées, etc. Il est tellement présent à notre esprit que les médias américains n’ont pas hésité à parler d’ « épidémies de zombies », de « zombie apocalypses » il y a quelques années après l’attaque d’un présumé cannibale à Miami (Rudy Eugene, un homme de 31 ans, avait dévoré en pleine rue les trois quarts du visage de sa victime avant de se faire abattre par les policiers). Utilisé à toutes les sauces, nous allons analyser ce phénomène en nous penchant dans un premier temps sur ses origines, et plus précisément sur ses liens avec le vaudou haïtien d’où il tire son origine.

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Des racines dans le vaudou haïtien

Dans la tradition du vaudou haïtien, les zombis sont des individus dont on a constaté le décès, ensevelis au vu et su de tous, et que l’on retrouve quelques temps plus tard au service d’un bokor (prêtre vaudou pratiquant la magie noire) dans un état d’hébétude constante. On les reconnaît à leurs yeux éteints, presque vitreux et, surtout, à l’intonation nasale de leur voix, particularité également propre aux Guédés, esprits de la mort. Cette pratique de « zombification » était citée dans les textes de loi comme l’indique l’article 246 de l’ancien Code pénal haïtien :

« Est aussi qualifié d’attentat à la vie d’une personne, par empoisonnement, l’emploi qui sera fait contre elle de substances qui, sans donner la mort, auront produit un état léthargique plus ou moins prolongé, de quelque manière que ces substances aient été employées et qu’elle qu’en aient été les suites.»

« si par suite de cet état léthargique, la personne a été inhumée, l’attentat sera qualifié d’assassinat. »

Le zombie est en premier lieu une forme d’esclave drogué et léthargique, limité à des tâches spécifiques. Nous sommes très loin des créatures rampantes qui se multiplient à chaque nouvelle morsure. Mais ce pas a été franchi progressivement par l’industrie hollywoodienne qui s’est emparé du phénomène.

L’apparition du zombie au cinéma

Les premières apparitions cinématographiques du zombie remontent au début du vingtième siècle. White Zombie (Les Morts Vivants, 1936) de Victor Halperinest le premier film fantastique à développer une intrigue autour du vaudou et des zombis. Il partage une origine commune avec le film I Walked with a Zombie (1943) puisqu’ils sont inspirés tous deux du même livre : The Magic Island de William Seabrook.

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« En 1929, paraît le Magic Island de W.B. Seabrook, qui devient vite un de livres les plus diffusés sur Haïti (alors sous occupation américaine ndlr). […] Seabrook est un voyageur et un homme de lettres qui manifeste un penchant pour les choses bizarres et un grand intérêt pour la magie. Cet intérêt domine sa vision du vaudou haïtien. Il décrit des cérémonies […] et insiste expressément sur le fait que ce sont des humains qui sont sacrifiés, même si lui-même ne l’a pas vu. Son livre présente, de plus, de longues pages extraites d’un manuel sur la magie que les marines américains prétendent détenir du général Benoît Batraville, un des chefs rebelles armés ; il reproduit plusieurs histoires sur les nécromancies et les sacrifices humains. […] Lorsqu’en 1932, White Zombi, premier et mythique film d’horreur américain, sort sur les écrans, c’est précisément sur Magic Island que s’est appuyé le scénario. » (Ulrike Sulikowski, in Sprung im Spiegel, Filmisches Wahnehmen zwischen Fiktion und Winklichkeit, Christe Blümlinger, Vienne, 1990)

D’après son ouvrage, William Seabrook serait l’un des rares étrangers à avoir été réellement accepté au sein d’une communauté vaudou haïtienne. Il aurait ainsi assister à des cérémonies du culte vaudou qui mêlent étroitement la sorcellerie, la mort et le sexe. Entre autres anecdotes, l’auteur décrit le zombie comme un corps humain sans âme, encore mort mais tiré de son tombeau et animé d’un semblant de vie par quelque sorcellerie. Ceux qui détiennent ce pouvoir cherchent une tombe nouvellement creusée, en exhument le corps avant qu’il n’ait eu le temps de se décomposer, lui donnent l’apparence de la vie et en font un esclave. Ainsi pour protéger les morts, les paysans les plus pauvres les enterrent dans de solides tombes en pierre, les ensevelissent si possible dans leur propre jardin, ou près d’un carrefour animé, ou le long d’une route où passent beaucoup de gens. Si ces informations n’ont pas de valeurs scientifiques de par son contenu orienté et non objectif (de plus, Alfred Métraux, anthropologue et ethnologue, décrit William Seabrook comme « un écrivain américain de talent, mais passablement mythomane » (Alfred METRAUX, Le vaudou haïtien, Paris, Gallimard, 1958, p.10)), il reste un témoignage de la perception colonialiste d’une culture et de pratiques alors perçues uniquement sous le prisme de la sorcellerie et de la nécromancies.

L’évolution de la représentation du zombie

Un parti pris que l’on retrouvera par la suite dans les productions cinématographiques, façonnant ainsi une vision du vaudou assimilé à la magie noire. En effet, si les films fantastique et d’horreur ne s’attachent pas spécialement à la représentation du vaudou, celui-ci devient un moyen d’expliquer le retour des morts à la vie. Dans le film Zombie (Dawn of Dead, 1978) de George Romero, les morts se réveillent et, pour la première fois dans ce type de film, ils combinent les propriétés des zombis du vaudou haïtien (mobilité et intelligence réduite) mais aussi de la contamination et de l’anthropophagie. Ainsi chaque individu mordu par un zombie vient agrandir la population mort vivante. Dans ce film aucune explication spécifique n’est proposée pour ce phénomène qui semble irréversible. En lieu et place de discours scientifique, un des personnages principaux, Afro-américain, expose une théorie qu’il affirme comme étant une prophétie vaudou que son grand père lui avait exposé : « Quand l’enfer est plein, les morts reviennent sur terre pour ce venger. »

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Dans le film Le Retour Des Morts Vivants 3 (Return of the Living Dead 3, 1993) de Brian Yuzna, des scientifiques gazent des cadavres à l’aide d’une substance appelée trioxine et qui a le pouvoir de ramener à la vie les cadavres. Une fois réveillés, ces derniers ont un irrépressible besoin de manger de la cervelle humaine. Un personnage, également Afro-américain, explique à un moment du film : « Ce sont des zombis, ce sont des loas ». On assiste ici à un amalgame entre le zombi et les loas (ou lwas), les esprits vaudou qui n’entretiennent aucun rapport dans le ,culte vaudou avec le phénomène zombi, lui-même marginal au sein des communautés vaudou. Ceci rejoint la prophétie énoncée dans le film Zombie, elle même inexistante au sein des croyances du vaudou, l’enfer étant une notion apportée par l’Eglise catholique et qui n’a pas intégré l’Au-Delà vaudou comme nous le rapporte Alfred Métraux :

« Il ne faut pas s’attendre à trouver la moindre cohérence dans les notions vagues et contradictoires concernant le destin de l’âme après la mort. Bien que tout individu porte en lui deux âmes, le « Gros-bon-ange » et le « Ti-bon-ange » qui ont chacun un sort différent, en fait, on oublie cette distinction. On parle du mort comme s’il survivait à lui-même sous forme d’une âme désincarnée. » (Alfred Métraux, Le vaudou haïtien, Paris, Gallimard, 1958 p.228)

Ainsi le vaudou reste toujours entouré d’une aura de mystère et de sorcellerie. Cette extrapolation des croyances du culte vaudou ne peut avoir de légitimité que si elle est énoncée par un personnage Noir qui devient le catalyseur de tous les rites inconnus et, par extension, susceptible de pratiques sacrificiels et sabbatiques. Il devient le symbole d’un syncrétisme entre deux cultures, plongés dans la culture occidentale mais inséparable de sa culture originelle. Il est celui qui décrypte les événements et expliquent aux Blancs les faits étrangers à leur environnement et auxquels ils assistent. Le personnage Noir tient le lieu de transcripteur pour les antagonistes de l’action et à travers eux il devient un traducteur pour le public qui découvre une nouvelle culture, une nouvelle conception religieuse. Les faits deviennent avérés et les déclarations mystiques du type « Quand l’enfer est plein, les morts reviennent sur terre pour se venger » obtiennent une certaine crédibilité. Cette énonciation est tirée d’une prophétie vaudou, rapportée par un grand père qui « devait s’y connaître ».

On constate ainsi qu’à travers le zombie et le vaudou haïtien, c’est tout un discours et une perception ethnocentristes qui sont mis en avant. La découverte d’un autre monde et d’autres pratiques par la société occidentale se fait par le prisme de l’étrange et du fantastique, cristallisés par le personnage du zombie. Au cours des années suivantes, le mort-vivant va prendre d’autres aspects et se détachait de ses racines vaudou. Comme nous le verrons dans la deuxième partie, il va même devenir porteur de différents messages aussi bien politiques que sociaux.

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